Jules Barbey d'Aurevilly

Jules Barbey d'Aurevilly

Écrivain français, Jules-Amédée Barbey d'Aurevilly est né le 2 novembre 1808 à Saint-Sauveur-le-Vicomte (Manche).

Ses origines et son enfance mettent d'abord en relief les deux traits essentiels de cet écrivain solitaire et original: il est normand et il est noble — de fraîche date il est vrai par son père, mais, par sa mère, descendant probablement d'un bâtard de Louis XV.

Ses premières années s'écoulent dans un milieu familial austère, raidi dans tous les préjugés de l'ancienne France, tenant à des soucis désuets d'étiquette mais aussi à une éternelle exigence de vraie grandeur, milieu replié sur lui-même depuis la tourmente révolutionnaire, abondant en personnages originaux qu'on retrouvera plus tard dans ses romans.

Au sortir du collège ( 1824), le jeune garçon vint à Valognes où il vécut pendant plusieurs années. C'est là qu'il connut les derniers survivants de la chouannerie qu'il s'efforcera plus tard de réhabiliter. Dès l'adolescence, Barbey commence à composer des vers. À dix-neuf ans, il va faire ses humanités à Paris, au collège Stanislas, où il devient l'ami de Maurice de Guérin. Une fois bachelier, en 1829, il s'installe à Caen comme étudiant en droit et rencontre le libraire Trebutien qui lui voue un attachement passionné et qu'il chargera plus tard de mille besognes d'édition, de correction d'épreuves, etc.

En 1832, les deux amis lancent la Revue de Caen, dont l'ambition est de "réveiller la Normandie et arracher Caen à sa torpeur". Cette revue meurt après son premier numéro dans lequel paraît sa première nouvelle, Léa. À cette époque, en vive réaction contre l'atmosphère familiale, il sympathise avec les idées libérales et s'affirme républicain; c'est alors que son frère Léon publie Amour et Haine, recueil de poèmes politiques (1833). La même année, après avoir passé sa thèse, il revient à Paris grâce à une rente que lui fait son oncle, s'ennuie, voyage et, quatre ans plus tard, reparaît dans la capitale, mais complètement transformé: il n'est plus du tout républicain, adjoint à son nom de Barbey celui de d'Aurevilly qui lui vient de son oncle, mène une vie élégante et désordonnée de dandy coureur de femmes, fort aimé d'elles, et dont les journées passent en promenades, arrêts au Tortoni, dîners fins dans les restaurants à la mode en compagnie de ses amis, le vicomte de Brassard — dont il fera l'un des héros des Diaboliques — et Roger de Beauvoir.

Littérairement, il ne produit à peu près rien, mais fait d'immenses lectures, qui lui permettent de débuter dans la critique au Globe en 1842, puis aux Débats sur la recommandation de Chateaubriand, au Constitutionnel, à La Revue de Paris, à La Presse d'Emile de Girardin.

En 1838, il avait publié un recueil de Sonnets, mais c'est seulement son premier roman, L'Amour impossible (1841), qui marque sa véritable entrée dans la littérature. À ce moment, les excès d'alcool et d'opium mettent en danger sa santé. C'est l'occasion, pour le dandy, d'une crise de conscience et, en quelques mois, il se trouve retourné, converti au catholicisme le plus intransigeant (quoique encore très extérieur), à l'ultramontanisme, à l'absolutisme, et devenu le plus acerbe des polémistes.

Grâce à son ami Trebutien, il avait publié en 1843 une sorte de poème en prose, La Bague d'Annibal, et une étude sur George Brummel, héros et doctrinaire du dandysme, Du Dandysme et de George Brummel. II lance maintenant une Revue du monde catholique qui, au cours de son existence éphémère, n'épargnera personne, et les catholiques tièdes et libéraux moins que n'importe qui ! Cependant, sous l'influence d'une amie, la baronne Rafin de Bouglon, "L'ange blanc" qui l'arrache à l'alcool, Barbey d'Aurevilly approfondit son catholicisme qui avait été jusqu'alors plus d'attitudes que de coeur.

Une vieille maîtresse, en 1851, fait pourtant crier au scandale. Mais, six ans plus tard, Les Prophètes du passé, études sur François-René de Chateaubriand, Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Félicité Robert de Lamennais, et violent réquisitoire contre la démocratie et la "libre pensée ", placent Barbey d'Aurevilly au premier rang des écrivains catholiques.

Réconcilié maintenant avec sa famille et sa province, c'est à la chouannerie normande qu'il demande l'inspiration de L'Ensorcelée (1854) et du Chevalier Des Touches (1864). À côté de ses romans, il mène, dans Le Pays, journal de l'Empire, auquel il est attaché dès 1851, et qu'il quitte à la suite d'une polémique, en 1861, une besogne considérable de critique littéraire, une critique courageuse, trop mordante, trop partiale aussi, qui le fait souvent exclure des rubriques: s'il félicite Ernest Hello, il attaque les grands hommes du jour, Victor Cousin, Emile Augier, Jules Michelet, Sainte-Beuve et les "fossiles" de La Revue des Deux-Mondes, Victor Hugo et ses Misérables. Il est contre l'Académie, contre Gustave Flaubert, il sera contre le Parnasse et contre Emile Zola débutant, il vomit les bourgeois comme Eugène Scribe et Alexandre Dumas fils, et les incroyants comme Ernest Renan.

Le journalisme lui assure une très relative aisance. Il s'est installé au 25 de la rue Rousselet, dans une chambre meublée qu'il appelle son "tournebride de sous-lieutenant" et où se pressent, après la guerre de 1870, de jeunes amis qui le vénèrent comme un maître: Léon Bloy, Georges Landry, François Coppée, Paul Bourget. C'est aussi la période des grandes oeuvres: Les Diaboliques en 1874, Un prêtre marié en 1865, Histoire sans nom en 1882, auxquelles succèdent Les Ridicules du temps (1883) et Ce qui ne meurt pas (1884). Notons enfin les différents Mémoranda, écrits à la demande de ses amis, et les nombreuses lettres adressées à Trebutien et à Léon Bloy, entre autres.

Fin de vie assez heureuse, que Barbey d'Aurevilly, soigné par une nouvelle égérie, Mlle Louise Read, occupe aussi à écrire et à classer ses innombrables articles de critique littéraire qui formeront la série Les oeuvres et les Hommes dont les quinze volumes verront le jour entre 1860 et 1895. Ses contemporains n'ont pas fait à Barbey la place qu'il méritait: son aristocratisme et son royalisme effrayaient un siècle bourgeois. On reprochait à l'écrivain son affectation, ses bravades. En fait, son intransigeance et son dandysme (il disait avec fierté: "J'ai parfois, dans ma vie, été bien malheureux, mais je n'ai jamais quitté mes gants blancs") apparaissent comme une défense contre la vulgarité de l'époque. Cet artiste noble, affamé de grandeur, était hanté par le sentiment de la décadence: aussi voulut-il s'enraciner et ce n'est qu'en retrouvant la Normandie qu'il devint vraiment lui-même.

C'est par leurs envoûtantes évocations de la campagne que valent surtout ses romans, pleins d'histoires effrayantes, d'étrangeté et de passion, d'images fortes, de caractères tourmentés et déséquilibrés. Barbey D'Aurevilly ne semble guère à l'aise que dans l'extraordinaire, le légendaire qui, avec sa conversion, trouvèrent leur véritable nom: le surnaturel. Telle est en effet son originalité: il accepte le surnaturel comme un fait, une évidence. L'intrusion d'un monde supérieur dans la psychologie lui semble une chose habituelle. Mais que restera-t-il des mesures humaines ? Une vieille maîtresse a été dénoncée comme immorale, Les Diaboliques comme sadiques, et l'on ne pouvait prendre au sérieux la foi chrétienne d'un écrivain aussi complaisant pour des indécences aussi outrées. L'auteur se refusait simplement à mutiler l'homme: "Ou il faut renoncer à peindre le coeur humain, disait-il, ou il faut le peindre tel qu'il est." C'est une leçon de liberté qu'a retenue un écrivain comme François Mauriac. Sans doute, y-a-t-il une part de réalisme chez Barbey: observation de l'individu, description des paysages; on n'oublie pas la force avec laquelle il décrit certains êtres d'exception aussi bien que la terre normande: il n'est pas douteux que le Maupassant d'Une vie lui doit autant qu'à Flaubert.

Mais il y a également, chez l'auteur de L'Ensorcelée, une interrogation inquiète sur le Bien et le Mal. L'expérience du Mal, sa présence palpable, est pour lui une conviction réelle: d'où le satanisme et le fantastique qui baignent ses oeuvres, ses romans en particulier qu'on aurait tort de négliger au seul profit des Diaboliques. Enfin, Barbey d'Aurevilly a été un témoin lucide et parfois virulent de son temps. Ses chroniques du Gaulois, du Réveil, du Nain jaune portent aussi bien sur la littérature que la politique ou la philosophie. Elles ont été regroupées dans les vingt-six volumes du XIXe siècle: Les Oeuvres et les Hommes. On y décèle sa perspicacité à l'égard de Baudelaire ou de jeunes inconnus comme Maurice de Guérin, Léon Bloy, Joris-Karl Huysmans. Il fut également un épistolier considérable.

Par son style, par son inquiétude devant le sacré, par son goût des limites et de leur transgression, Barbey D'Aurevilly, mort à Paris le 23 avril 1889, a ouvert la voie à la décadence qui dominera les vingt dernières années du XIXe siècle.

Barbey d'Aurevilly
Du Dandysme