Bouddha (Siddharta Gautama)
Maurice Percheron
Biographie : Vie et oeuvre de Maurice Percheron.

"Bouddha", "L'Éveillé", "L'Illuminé", "Celui qui a atteint la claivoyance", sont les équivalents du mot sanskrit qui, plus universellement que tout autre, désigne le fondateur du bouddhisme.

Terme riche en signification mystique dans la mesure où il révèle une renaissance spirituelle et rejette dans un oubli presque complet les autres noms de ce dernier, liés à de précédentes vicissitudes terrestres. Historiquement, le Bouddha naît à Kapilavastu (région nord-orientale de l'Inde, actuel Népal) en 565 avant J.C., dans la famille princière des Sakya. Il reçoit le nom de Siddharta. On l'appelle également Gautama, qui est un nom attribué aux nobles.

Les évènements de sa vie sont bien connus. En fait de dates saillantes, se détachent: d'abord sa vingt-neuvième année où, après une méditation sur la vie, la vieillesse et la mort, il abandonne les richesses et les aises au milieu desquelles il a jusque-là vécu et décide de consacrer son existence à rechercher la voie du salut en se faisant moine mendiant itinérant; ensuite la nuit mémorable au cours de laquelle, après sept ans de débats et d'épreuves, l'énigme du monde lui apparaît résolue; et finalement sa mort à Kushinâgar (Inde), en 486 avant J.C., à 80 ans, qui le couronne d'une gloire immortelle.

Le chemin spirituel parcouru, les phases de son développement progressif et le but atteint font entrer la figure de Bouddha dans le cadre d'une vision qui la détache presque du temps et l'immortalise dans la conception suggestive du "nirvana". Mais Bouddha vit et agit, et sa personnalité fait preuve, en premier lieu, d'une extraordinaire faculté de spéculation par le seul fait que, partant de bases religieuses traditionnelles et orthodoxes, il les désagrège et les anéantit par la force de son raisonnement, et, ne recourant qu'à cette seule force, établit une doctrine religieuse sans divinité. Ce système est une anomalie et une hérésie dans le milieu védique, totalement imprégné du sentiment du divin. En opposition à la religion indienne antique, le brahmanisme, dont il refuse le formalisme et le caractère rituel, il place directement au centre de son expérience les thèmes de la destinée de l'homme et de la libération de la douleur.

Le Bouddha vit dans une période de l'histoire de la pensée hindoue au cours de laquelle, sur les bases de nouvelles suppositions doctrinales — la première étant la croyance à la transmigration — l'ancienne religion védique, avec son culte rendu aux dieux et son exaltation du sacrifice comme acte méritoire sans égal et tout-puissant dans ses effets, perd toute valeur, l'unique réalité, inéluctable et effrayante, qui terrorise l'homme, étant son éternelle renaissance et son éternelle disparition à travers une interminable succession d'existences plus ou moins heureuses suivant les mérites ou les blâmes acquis, mais toujours éphémères et fugitives et se terminant toutes par la douleur qui accompagne immanquablement la mort.

Couper le cycle de ses différentes naissances, s'éloigner définitivement de l'océan sans limites de ses existences mortelles est la fin suprême à laquelle aspire toute créature vivante, le bonheur suprême et éternel, diversement conçu par les différentes théories qui se développent durant cette période d'active et féconde recherche philosophique et réligieuse qui précède et voit l'avènement du bouddhisme.

La figure historique et légendaire de Bouddha se dresse, lumineuse, au dessus de toutes les autres. Il est celui qui prêche et diffuse sa doctrine du salut, qui institue une communauté de disciples astreints à des règles spéciales, qui observe lui-même celle du séjour dans des lieux adéquats où des foules se rassemblent pour écouter sa parole, qui favorise dès le début une activité missionnaire efficace, qui, en somme, fonde une religion qui fait encore retenir le nom de son créateur lointain dans de nombreuses et vastes régions du continent asiatique.

Le Bouddha est un personnage exceptionnel, même dans l'histoire de l'Inde, non seulement par sa réalité historique qui est un jalon de la chronologie antique, mais aussi par les caractéristiques qui marquent son chemin vers la lumière. L'ascèse avec les mortifications et les souffrances physiques qu'elle comporte était depuis longtemps tenue en grand honneur par les sages de l'Inde, et il en fait l'expérience personnellement mais sans résultat. Il l'abandonne rapidement, réalisant dans une intuition géniale et réaliste, les liens indissolubles qui unissent la force et les facultés spirituelles et intellectuelles à la santé et à la vigueur matérielle du corps. C'est alors qu'en condition de parfait équilibre et de juste balance entre énergie intellectuelle et énergie physique, il entreprend la recherche de la vérité qui finit par se révéler à lui une nuit où il se trouve en méditation au pied d'un figuier.

Une conception désolée et pessimiste de la vie se trouve essentiellement à la base de tout l'édifice doctrinal bouddhique: éphémères les joies de la jeunesse, de la santé, de la vie, parce que la vieillesse, les maladies, la mort arrivent inéluctablement. La douleur domine dans toute existence et plane sur l'éternelle pérégrination de vie en vie. On ne peut obtenir l'anéantissement de la douleur que par l'anéantissement du désir, avec l'extinction de la conscience individuelle (nirvana). C'est l'ignorance et le besoin de plaisirs, c'est-à-dire l'attachement à la vie, qui sont cause de la renaissance.

Cette divination que le Bouddha a du mystère qui entoure l'homme est comprise dans les paroles mémorables qu'il prononce la nuit de sa révélation: "J'ai parcouru le cycle de plusieurs vies, sans repos, cherchant le constructeur de la maison: constructeur de la maison, tu es découvert, tu ne bâtiras plus aucune maison, tes poutres sont rompues, et le toit de la maison est détruit. Le coeur, libéré, a étouffé tout désir."

Le testament spirituel contenu dans les brèves et solennelles recommandations faites à ses disciples par le Bouddha mourant forment une émouvante mais claire synthèse de tout son enseignement. Ses dernières paroles sont une exhortation à une calme résignation, un détachement, à une ardente activité sur le chemin de la libération: "Je vous exhorte, ô disciples, à penser que tout ce qui existe est sujet à la mort. Cherchez donc votre salut."

Sa personne que ses disciples ont pourtant tant aimée n'est rien. Ses traits humains auxquels ils se sont tant attachés se décomposent à jamais, et le Bouddha, à ses derniers moments, en donne un témoignage clair à ses fidèles désolés qui l'assistent: il réclame pour lui, dans la postérité, ignorance et oubli.

Après sa mort, se tint un grand concile bouddhiste dans la ville de Pataliputra (au jourd'hui Putna, nord-est de l'Inde), dans lequel commencent à apparaîtrent des tendances schismatiques qui annoncent la division du bouddhisme en Mahâyâna ("Grand véhicule") et Hinayâna ("Petit véhicule"). Ce dernier, appelé de la sorte, non sans un certain mépris, par les tenants du "Grand véhicule", est connu communément comme Theravâda.

Les enseignements du Bouddha, transmis oralement pendant des siècles et interprétés différemment par divers groupes et écoles, nous sont parvenus principalement à travers la tradition cingalaise et birmane. Transcrits pendant le 1er siècle de notre ère, les Discours du Bouddha, tirés des textes canoniques — Tipikata ("Trois corbeilles"), écrits en pali dans l'île de Ceylan — comprennent des prêches, des dialogues, des maximes, des textes poétiques. Ils naissent en général de questions diverses adressées au Maître qui répond en exposant sa doctrine du salut.