Julio Cortazar
Julio Cortazar
Biographie : Vie et oeuvre de Julio Cortazar.

Qui était réellement Julio Cortazar ? Une énigme qui n'est pas près d'être résolue et qui continue à projeter un halo de mystère autour de sa personne et de son oeuvre.

Nombreux sont ceux qui refusent de parler de l'écrivain qui a marqué, comme pratiquement aucun autre, la génération latino-américaine des années 60. La plupart préfèrent s'en remettre à ses livres où il se découvre entièrement, selon le cercle de ses amis les plus intimes.

Pourtant l'auteur de Marelle, son livre-culte, apparaît aujourd'hui, malgré tous les efforts qu'il a lui-même accomplis pour sembler le plus limpide possible, comme le résultat d'un persistant malentendu. Sa disparition a marqué la fin d'une époque. Le mythe Cortazar, qui était une réalité en Amérique latine, s'est dissous en fumée, en même temps que son créateur, par un après-midi ensoleillé et froid de février 1984.

Julio Cortazar est né à Bruxelles en 1914, "le jour du premier bombardement allemand sur la ville", précise Ugné Karvelis, sa seconde femme. Son père, consul argentin en Belgique, emmena rapidement sa famille en Suisse, puis à Barcelone. Ses premiers souvenirs d'enfance proviennent de là: "un parc avec plein de trucs en couleurs", sûrement le parc Güell, de l'architecte catalan Antonio Gaudi. Puis vient le retour en Argentine et le choc initial, l'absence du père qui, "un jour est parti acheter des cigarettes et n'est plus jamais revenu." La scène est décrite dans l'une de ses nouvelles.

Dès lors, Julio Cortazar et son père décidèrent ensemble de s'oublier l'un et l'autre. Un jour, le père, qui s'appelait Julio lui aussi, refusa à son fils le droit de signer ses écrits de son nom. Beaucoup plus tard, dans les années '40, Julio Cortazar père entreprit une tentative de réconciliation avec son fils. Apparemment, la rencontre se déroula très mal. L'écrivain ne parla plus jamais de son père, même à ses plus proches relations. Mais, au hasard de certains de ses écrits, on peut apercevoir la figure d'un père absent qu'il n'a plus jamais voulu nommer. L'éducation familiale de Cortazar est assumée, dès lors, par sa mère et, surtout, par sa grand-mère, d'origine juive, née à Hambourg, qui a eu une influence certaine sur ses différents signes d'identité. Identité multiple, contradictoire, éloignée de la simplicité et de la naïveté auxquelles, parfois, il semblait aspirer, pour pouvoir se défaire d'une multitude de lieux d'adoption.

Julio Cortazar était un peu belge, par sa naissance et sa manière de prononcer les "r", à la française, lorsqu'il parlait espagnol argentin, par volonté et parce que Buenos-Aires fut la première inspiratrice de son oeuvre, surtout dans ses deux premiers romans, tous deux inédits, Divertimento et El examen, latino-américain par son engagement politique et sentimental aux côtés de Cuba et du Nicaragua. Il fut, en plus, français par sa culture et sa nationalité. Sa naturalisation lui fut concédée en 1981 par François Mitterrand, au cours d'un acte hautement symbolique, en même temps qu'à Milan Kundera. Deux déracinés, l'un du Sud, l'autre de l'Est. Si à tout ce mélange, nous ajoutons l'influence qu'exerça sur lui la littérature anglo-saxonne, dans son versant fantastique, celui d'Edgar Allan Poe, nous arrivons à un puzzle qui définit un personnage qui a voulu être un exilé, mais qui ne l'était pas, qui a essayé d'être latino-américain beaucoup plus qu'argentin et, de plus, porte-parole des aspirations des peuples situés au sud de Rio Grande. Julio Cortazar fut militant malgré lui, comme pour régler ses dettes vis-à-vis de lui-même ou de ses doubles.

Le double fut une constante dans son oeuvre. Des hommes apparemment normaux qui deviennent, par mimétisme, des idoles des Cyclades, des poissons étranges ou d'autres "moi", comme dans les récits de ses maîtres, Poe, et, plus que tout autre, Franz Kafka, son véritable modèle, selon son ami le romancier belge Pierre Mertens, pour qui "Kafka a créé une littérature qui, sans être pamphlétaire, dénonçait le totalitarisme sous toutes ses formes, aussi bien dans Le procès que dans Le château ou dans La colonie pénitentiaire."

Cortazar a cherché son double tout au long de sa géographie personnelle, comme s'il s'agissait d'un père disparu. Ainsi, par exemple, le sud-américain du récit Les portes du ciel, qui ressemble étrangement à Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, l'auteur des Chants de Maldoror, que le narrateur poursuit à travers les galeries couvertes de Paris, qui représentent son monde hermétique particulier, comme autrefois le Pasaje Güemes de Buenos Aires ou les Galeries St-Hubert du Bruxelles de son enfance. Ces lieux infinis viennent se fondre en un seul, quintessence et point de rencontre de tous les déracinés de l'univers: Paris, le Paris de la rue de la Huchette et du Pont des Arts, du Vert-Galant, de la Galerie Vivienne et du métro, un Paris aux itinéraires couverts dans lequel un narrateur peut facilement se perdre dans une correspondance souterraine.

La ville que Julio Cortazar s'approprie au cours des ans (il arrive à Paris en 1951, il y restera le reste de sa vie) n'est pas, contrairement à ce qu'on pourrait croire, la même que celle de Horacio Oliveira, le protagoniste de Marelle. Cortazar n'est pas Oliveira. "C'était un homme très ordonné", dit Saul Yurkievich, poète et enseignant à l'université Paris VIII, auteur de plusieurs essais sur Cortazar, l'un des amis les plus proches de l'écrivain dès le début des années '60. "Julio était tout le contraire de son personnage. C'était un loup des steppes qui ressentait un dégoût presque viscéral envers le milieu officiel de la littérature. A cette époque là, il travaillait comme traducteur à l'Unesco et il écrivait en même temps Marelle. À aucun moment, il ne me parlait de ce qu'il était en train d'écrire, à peine quelques allusions."

Marelle est l'un des principaux malentendus qui pèsent sur l'oeuvre de Julio Cortazar. "Avec ce roman, Julio a voulu écrire un livre-culte, destiné à une élite", dit Ugné Karvelis. Cortazar fut extrêmement surpris par l'identification massive des jeunes Latino-américains avec ses personnages, surtout avec Sibylle ("la Maga" en espagnol). "Mais il était enchanté de devenir une sorte d'idole des jeunes", poursuit Ugné Karvelis. Combien ont-ils été, les lecteurs qui se sont reconnus dans cet étrange couple romantique qui vagabondait à travers Paris, qui passait les nuits en écoutant du jazz et en discutant de littérature, sans jamais prétendre changer le monde?

1963 marque un tournant dans la "carrière" littéraire (il a toujours détesté ce terme: il se considérait davantage comme un amateur que comme un écrivain professionnel) de Cortazar. Mais c'est aussi l'année de son premier voyage à Cuba, avec Aurora Bernardez, sa première femme. La Havane est sa première grande découverte. A cause de la révolution, bien sûr, et à cause de la vie sous les tropiques, sa sensualité, son allégresse. La Havane était alors un carrefour pour la plupart des écrivains latino-américains. La Casa de las Américas, l'institution culturelle présidée par Haydée Santamaria, rassemblait tous les créateurs de ce que l'on a appelé le "boom" de la littérature latino-américaine: Gabriel Garcia Marquez, Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa et compagnie.

Jusqu'au moment de la rupture, en 1971, lorsqu'éclate l'"affaire Padilla". Heberto Padilla, auteur d'un recueil de poèmes intitulé Hors-jeu, est contraint de faire une autocritique publique dans les locaux de l'Union des écrivains et Artistes de Cuba. Cortazar, avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Octavio Paz, Mario Vargas Llosa et d'autres, signe une lettre pour demander des explications au gouvernement cubain tout en dénonçant des méthodes qui rappellent étrangement celles des procès de Moscou. Puis il se rétracte et écrit un texte, publié dans la revue Casa de las Américas, qui a pour titre Polycritique à l'heure des chacals, où il rectifie sa position antérieure. L'admiration pour la révolution a été plus forte que sa dévotion envers certaines personnes. Car le seul écrivain qui, littéralement, était capable de fasciner Julio Cortazar, c'était José Lezama Lima, le "gros cosmique", le "pèlerin immobile", l'auteur de Paradiso, ce monument du baroque, le poète capable d'engloutir toutes les cultures du monde sans jamais se déplacer de chez lui, de La Havane. Catholique, homosexuel, Lezama n'aurait pu être naturellement l'un des maîtres de Cortazar, qui préférait l'économie de moyens dans ses récits pour créer une ambiance fantastique à partir du quotidien.

Julio Cortazar ne pouvait ignorer la difficile situation dont souffrait Lezama Lima à Cuba, où il était victime d'un ostracisme organisé par les autorités, qui étaient incapables de supporter la liberté d'esprit du poète ainsi que la dévotion dont il était l'objet au sein de la jeunesse. Cependant, pour Cortazar, cela ne supposait pas une contradiction avec sa position de soutien au régime. "Personne ne peut imaginer l'admiration qu'il ressentait pour José Lezama Lima, explique Saul Yurkievich. Il aurait aimé être Lezama Lima." Ugné Karvelis précise: "Nous vivions et avec Cuba et avec Lezama." Cuba signifie la grande rupture au sein de sa vie et de son oeuvre. Cortazar l'esthète, l'intellectuel pur, étranger à tout militantisme, va se consacrer à la révolution. Il commence à écrire des nouvelles fantastico-politiques, et même un roman, le Livre de Manuel. Il intervient dans des meetings et des conférences, où il réaffirme sa solidarité avec Cuba et la nécessité de lutter contre l'impérialisme.

Julio Cortazar est à présent le militant de tous les combats. A Paris, il reçoit tous les exilés latino-américains qui viennent frapper à sa porte. Ce sont les années noires du coup d'état militaire en Uruguay, de la chute de Salvador Allende au Chili, de la tyrannie dans son propre pays, l'Argentine. Cortazar devient le porte-parole des opposants au général Augusto Pinochet et au général Videla. Il fait partie du Tribunal Russell, il signe des manifestes, mais il refuse de devenir un leader politique. Tout le monde est d'accord sur cet aspect du personnage: son engagement était plus éthique que politique. "Il a toujours voulu réaliser la fusion entre la poésie et la vie, dit Saül Yurkievich. Plus tard c'était la poésie, la révolution et la vie." Les processus révolutionnaires l'attiraient irrésistiblement, mais seulement à leurs débuts, lorsqu'ils paraissaient encore immaculés. Nicaragua prit le relais de Cuba. Julio Cortazar s'investit corps et âme dans cette Révolution, guidé par son ami, le curé-poète Ernesto Cardenal. Il s'y rend cette fois accompagné de Carol Dunlop, sa compagne de la fin de sa vie. Carol était une jeune femme, écrivain elle aussi, qu'il connut au cours d'une Foire du Livre au Canada. Avec elle, il écrivit Les autonautes de la cosmoroute. Elle est morte deux ans avant Cortazar, en 1982, à l'âge de 35 ans. "C'est dur de comprendre cet éloge absurde de la part de Julio vis-à-vis du Nicaragua. Il était pourtant resté éloigné de tout dogmatisme", s'interroge Ugné Karvelis.

L'image finale de Julio Cortazar est celle d'un militant qu'il n'a jamais été, d'un écrivain qui a tenté de donner un sens univoque à son mystère personnel, à ses absences fondamentales, qui prétendait occulter ce qu'il y avait de plus douloureux, de plus incompréhensible à l'intérieur de lui-même derrière un message simple, presque naïf, situé à une distance considérable de ses préoccupations littéraires essentielles, qui consistaient en la recherche éperdue, à travers le récit fantastique, de son "moi" existentiel, son double.

Au cimetière du Montparnasse, où repose également le poète péruvien César Vallejo (Je mourrai à Paris par temps de pluie), il y a une tombe en marbre blanc avec deux noms: ceux de Carol Dunlop (1946-1982) et de Julio Cortazar (1914-1984). Au-dessus se dresse une sculpture de Julio Silva, l'un des amis de toujours. Elle représente une série de cercles concentriques et, sur l'un d'entre eux, une figure souriante, deux yeux et une bouche, celle d'un enfant qui n'a jamais voulu grandir et qui s'est vu entraîné, sans le vouloir, dans le tourbillon d'exaltation d'un monde trop réel, plus incompréhensible que celui des récits fantastiques. Ce n'est que là, peut-être, qu'il est possible de tenter de comprendre une infime parcelle de l'énigme Cortazar.

Source : Lucas, Ses Sonnets de Julio Cortazar, traduit par Inès Oseki-Depré, ainsi que L'énigme Cortazar par Jacobo Machover et l'entretien avec Ugné Karvelis, ont été publiés dans le numéro 2 de La République des Lettres, Paris, avril 1994.