Leopold von Sacher-Masoch
Leopold von Sacher-Masoch
Biographie : Vie et oeuvre de Leopold von Sacher-Masoch.

Écrivain et journaliste autrichien, Leopold Ritter von Sacher-Masoch — qui publia certains de ses ouvrages sous les pseudonymes de Charlotte Arand et Zoé von Rodenbach — est né le 27 janvier 1836 à Lemberg en Galicie, une province polonaise annexée par L'Autriche (aujourd'hui Lvov, en Ukraine). En 1866, il écrira à son ami Hiéronymus Lorm: "Comme on m'appelle un Allemand, un Polonais, un Tchèque, et enfin un Slovène, je dois venir en aide à votre confusion d'idées et vous dire que, né de parents russes, dans la Galicie russe, je suis un Russe de Galicie."

Ses ascendances sont slaves, espagnoles et bohémiennes. Son père, Leopold von Sacher, est préfet de police d'abord à Lemberg, puis à Prague et à Graz. Sa mère, Caroline Josepha Masoch, est la fille d'un médecin et universitaire ukrainien réputé. L'enfant, très chétif, est confié à une nourrice ukrainienne, Handscha. Il se mêle à la vie du petit peuple ukrainien et, à partir de 1848, reçoit une éducation allemande à Prague. Pendant sa jeunesse, il est témoin des révoltes et des insurrections des nationalistes polonais et tchèques contre le centralisme des Habsbourgs — révoltes que son père a pour mission réprimer. Lui se situe du côté des insurgés, des minorités et des opprimés. Il commence ses études à Prague, puis à Graz où il est reçu docteur en droit en 1856. Il est habilité en histoire après avoir présenté une étude sur La Révolte de Gand (1857), se bat en Italie en 1859, puis revient s'installer comme professeur d'histoire à l'université de Graz. Cependant, il abandonne bientôt ses fonctions, préférant se consacrer exclusivement à son activité d'écrivain.

Sacher-Masoch commence sa carrière littéraire par des ouvrages historiques (L'Insurrection de Gand sous l'empereur Charles Quint, Une histoire galicienne) puis écrit des romans de genre. En 1862, il rompt ses fiançailles avec sa cousine Marie et se lie avec Anna von Kottowitz. Celle-ci lui inspire une première version de La Vénus à la fourrure puis, lorsqu'elle le quitte, La Femme séparée (1866), qui connaît un grand retentissement.

En 1869, il fait la connaissance de Fanny von Pistor avec laquelle il signe un contrat où il s'engage à se soumettre à ses ordres et désirs pour une durée de six mois. Afin de réaliser et mettre en pratique cet engagement, les deux amants partent en Italie mais il rentre bientôt seul à Gratz où il rédige la version définitive de La Vénus à la fourrure (1870) qui connaît un succès de scandale.

Trés théâtral et très élaboré sur le plan esthétique, multipliant les mises en scène ainsi que les jeux de rôles et de miroirs, le roman repose sur un effet de mise en abîme. Dans le prologue, le narrateur rêve d'une Vénus éprise de volupté cruelle avant de rendre visite à son ami Séverin chez qui il découvre le portrait peint d'une Vénus en fourrure. Séverin lui confie alors alors le manuscrit de sa confession où il relate une expérience amoureuse sado-masochiste avec une femme dominatrice nommée Wanda von Dunajew. Un contrat signé avec cette femme l'engage à être son esclave soumis. Le rituel érotique commande que Wanda doit toujours être vêtue d'une fourrure lorsqu'elle le flagelle, scène capitale réitéré avec une insistance croissante tout au long du roman. Une relation avec un tiers nommé "Le Grec" exacerbe le fantasme.

Sacher-Masoch a une brève liaison avec une actrice, Caroline Hérold, dont il a une fille. Il se fiance avec Jenny Franenfeld, elle aussi actrice. En 1871, il correspond avec Aurora von Rümelin qui se présente sous le nom d'Alice. Un an plus tard, ils se rencontrent. Toujours hanté par son roman, l'écrivain croit avoir trouvé en sa personne l'incarnation de Wanda von Dunajew — l'héroïne de La Vénus à la fourrure. Comme dans le roman, il signe un contrat avec Aurora qu'il appelle désormais "Wanda". Parmi les clauses de ce contrat qui les lie pour dix ans, il déclare se soumettre sans résistance à tout ce qu'elle imposera. Le 6 avril 1872 il écrit: "Traitez-moi comme votre esclave. [...] Revenez bien vite me voir et parachevez votre oeuvre avec fourrure et fouet." Il épouse Aurora von Rümelin en 1873. De leur union, naîtra trois fils.

Pour aller au bout de son fantasme, Sacher-Masoch se met en quête de l'homme qui incarne "le Grec" dans La Vénus à la fourrure. Lors de cette recherche, un échange épistolaire s'établit entre le couple et un mystérieux inconnu qui est sans doute Louis II de Bavière. Mais peu à peu, le mariage se délite car Wanda manque à son rôle de maîtresse dominatrice. Leopold trouve refuge dans l'écriture. Il publie des nouvelles, des romans et des ouvrages de critique sociale, dont notamment un important cycle de recueils intitulé Le Legs de Caïn (publié à Paris en trois volumes, 1874-1879) qui traite de six thèmes: l'amour, la propriété, l'argent, l'Etat, la guerre, la mort. La section L'Amour intègre La Vénus à la fourrure. La référence à l'histoire biblique de Caïn renvoie à un monde placé sous le signe de la culpabilité et de la violence. Aurora von Rümelin commence elle aussi à écrire, signant ses romans et nouvelles du pseudonyme de Wanda von Dunajew.

En 1880, Sacher-Masoch donne des conférences et devient rédacteur des Cahiers des Belles-Lettres qui paraissent à Budapest. De 1881 à 1891, il est rédacteur du feuilleton littéraire de la Neue Badische Landeszeitung, à Mannheim. Parallèlement, il dirige et édite à Leipzig la revue Sur les Hauteurs (1881-84) et publie plusieurs ouvrages dont L'Ennemi des femmes (1879), À Kolomea, Contes juifs et petits-russiens (1880), Entre deux fenêtres (1880), Le Cabinet noir de Lemberg (1880).

Aurora fait la connaissance d'un des journalistes de la revue, Sandor Gross, qui devient son amant. Elle quitte son mari et part pour Paris où le couple divorce officiellement en 1886. Elle publiera plus tard ses mémoires sous le titre Confession de ma vie (1906). En 1887, Sacher-Masoch épouse Hulda Meister, la gouvernante de ses enfants. De leur union, naitront deux filles, Olga et Marfa, ainsi qu'un fils, Ramon.

Désormais célèbre en Europe où La Vénus à la fourrure est devenu un livre culte, il est surnommé le "Tourgueniev de la Petite Russie" et reçoit la Légion d'honneur en 1887. Il meurt à Lindheim (Allemagne) le 9 mars 1895, à l'âge de 59 ans.

Leopold von Sacher-Masoch est un écrivain extraordinairement fécond à qui on doit plus de cent romans ou recueils de nouvelles. Sa vie et son oeuvre, conçue comme une série de cycles, sont intiment liées. Une grande partie des récits ont généralement pour héroïnes des femmes dominatrices, cruelles ou despotiques exhibant leur pouvoir à travers une panoplie de fourrures, de fouets et de bottes,... La Pêcheuse d'âmes et La Mère de Dieu concernent des sectes mystiques. Les contes folkloriques ou nationaux constituent des cycles secondaires. La plupart de ses ouvrages ont pour fond les divers milieux qu'il a connus depuis son enfance jusqu'à sa vie de publiciste. Ses récits du monde du théâtre constituent un recueil de vingt-quatre nouvelles, La Fausse Hermine (1873 et 1879), dont l'une a pour titre Ô quelle volupté d'être battu. Son talent d'écrivain atteint à une grande force dans ses Contes juifs polonais (1886) et surtout dans ses Contes galiciens (1876), pleins d'un réalisme piquant et coloré. Le pessimisme profond de l'oeuvre donnera naissance à cette forme de sexualité que le psychiatre Richard von Krafft-Ebing et Sigmund Freud qualifieront ensuite de "masochisme".

Après sa mort, l'oeuvre de Sacher-Masoch sera occultée par la psychanalyse et tombera dans l'oubli. Considérée comme dégénérée, elle sera condamnée sous l'Allemagne nazie. Il faudra attendre les années soixante pour qu'elle soit remise à l'honneur, grâce notamment à une préface du philosophe Gilles Deleuze accompagnant une réédition de La Vénus à la fourrure (1967). Le même livre inspirera aussi plus tard, entre autres, le musicien Lou Reed pour l'album The Velvet Underground and Nico (1967), le dessinateur Guido Crepax pour une célèbre Bande dessinée (1984) et le cinéaste Roman Polanski pour son film tiré d'une pièce de David Ives, avec Emmanuelle Seigner dans le rôle de Wanda (2013).